En octobre 2001, il-y-aura 20 ans que la peine mort a été abolie en France par Robert Badinter, le garde des sceaux de l'époque. Dès la plus haute Antiquité et dans les sociétés humaines du monde entier, les hommes se sont livrés aux châtiments corporels. Certains pays, comme les U.S.A., perpétuent toujours ces actes de barbarie en utilisant la peine capitale.

LES ORIGINES

Les fresques d'une grotte située en Espagne montrent une scène d'exécution. Le patient gît à terre, percé de flèches au milieu de ceux qui viennent de le frapper.
Des documents de la Préhistoire égyptienne nous montrent des rebelles, les uns livrés à la hache, les autres à la potence.
Un chercheur a découvert en France un tranchet faisant penser à une guillotine primitive et en Crète, dans le Palais de Cnosse, les savants ont trouvé des réduits souterrains vraisemblablement destinés à emmurer les condamnés.
À ces époques lointaines, beaucoup de peuplades non-civilisées ne connaissent pas la peine de mort. Elle n'apparaît que dans les sociétés dites développées, dès que ces sociétés "évoluent" vers la "civilisation".
Les premiers codes de loi sont édictés plus par sentiment religieux que par soucis de valeurs terrestres. Le code d'Hammourabi (1) les lois Hittites (2), la loi de Manu (3) et celle des Aztèques (4), ne donnent la mort que pour punir les grands crimes religieux, tel le sacrilège, la magie ou les outrages aux divinités de la tribu. Elles ne s'étendront que plus tard à l'inceste et à l'adultère.
La rébellion, dans le code d'Hammourabi ou dans les lois des Germains, est punie très sévèrement : "celui qui ne veux pas prendre les armes est exécuté". Hammourabi punit de mort les voleurs d'objets sacrés, les vols commis par des fonctionnaires ou par certains commerçants qui vendent en dessous de la taxe. L'homicide, le viol, l'attentat à la pudeur ou le rapt, méritent la peine capitale, tandis que le vol n'est réprimé que par de petits châtiments. Exception faite dans la loi de Manu où l'on fait exécuter l'orfèvre qui triche sur les matériaux, le coupable d'un vol la nuit, le récidiviste, celui qui est pris en flagrant délit de vol dans un temple religieux, ou le voleur d'éléphants et de chevaux.
Le sacrilège religieux entraînera la purification du coupable pour apaiser la colère des dieux.
Après la mise à mort du traître ou du lâche, le corps du supplicié, est pendu pour servir d'exemple et dissuader ceux qui voudraient l'imiter. En Égypte, le fraudeur d'impôts le paye de sa vie. En Grèce, et cela jusqu'au 5ème siècle avant J.C., la famille entière d'un délinquant est supprimée, femme, enfants et vieillards pourraient redonner des individus dangereux. On extermine donc le mal par sa source originelle. Même un animal ayant causé la mort d'un être humain sera mis à mort pour inspirer aux hommes un plus grand respect de la vie.

UNE LISTE IMPRESSIONNANTE D'ATROCITÉS

Le code d'Hammourabi, relativement clément, préconisait la noyade, le feu et la potence, tandis que la loi juive augmentait la liste par la décapitation, l'étranglement et la lapidation. La loi de Manu énumère sept modes d'exécution : le pal, le feu, la noyade, l'écrasement, l'huile bouillante, la livraison aux bêtes et la lacération. Dans Syracuse et à Athènes, on précipite les condamnés du haut des rochers, alors qu'en Égypte, les médecins d'Alexandrie sont autorisés à disséquer vivant les condamnés à mort à titre expérimental.
La célèbre loi du talion, que l'on retrouve dans les tables de Moïse et de celles d'Hammourabi, préconise de rendre coup pour coup en proportionnant la vengeance à l'offense. Ainsi est puni de mort, l'architecte maladroit dont la construction s'est effondrée en tuant l'habitant. On ira même à, non plus punir l'architecte, mais son fils, si c'est la progéniture de l'occupant de l'immeuble qui a disparu sous l'effondrement.
Dans certaines civilisations, on établit la punition en rapport direct avec la faute. Les Hittites livrent aux abeilles le voleur de ruches, la loi de Manu fait périr par noyade l'homme ayant creusé une brèche dans un barrage et les Germains enterrent vifs les lâches dans les marais pour cacher leur infamie.
On frappe les membres physiques des infractions : les mains du voleur, ou les organes sexuels dans les délits de mœurs. Dans le supplice romain du "Culleus", on coud le condamné dans un sac contenant plusieurs animaux (le chat et le serpent, pour les symboles religieux qu'ils représentent).
Une grande "évolution" consiste à aggraver la peine de mort par des supplices divers et variés. Pour inspirer la terreur chez les croyants, on les enterre sans sépulture. Les Chinois emmènent le condamné vers une mort lente et atroce par les tourments préparatoires du pal, de la crucifixion ou de la flagellation. Le prophète Esaü nous rapporte que certains condamnés étaient écorchés vifs ou sciés entre deux planches. Les Égyptiens, moins cruels, empruntaient le mode de la crucifixion aux Perses, mais ils lui brisaient les jambes pour hâter sa fin, ou donnaient une boisson forte et enivrante au supplicié

DISPARITÉS SOCIALES

Dans les sociétés dites nouvelles, la loi n'est pas la même pour tout le monde. Un crime identique n'a pas le même châtiment en fonction du rang et de l'origine du coupable. Pourtant, dans certains cas, les personnages puissants peuvent subir une punition plus importante qu'un simple citoyen. Le sénateur athénien qui proposait une loi nouvelle s'exposait au châtiment suprême si son projet était repoussé et du temps du vieux roi Ramsès III, lors d'un procès, les condamnés furent invités à se suicider en raison de leur position de grands dignitaires.

UN CONCEPT BARBARE.

La peine capitale est déviée, non pas par sentiment humanitaire, mais par peur de ce que dans l'autre monde, le supplicié risque de créer des embûches à ses juges et à ses bourreaux.
Ainsi en Égypte, un pharaon donne cette dernière recommandation à son fils : "Ne tue pas, utilise la bastonnade et la prison, laisse à Dieu le soin de la vengeance".
Rome la sanguinaire, connue pour ses célèbres combats de gladiateurs, offrait à sa population avide de cruauté des spectacles de choix avec des condamnés à mort entrant dans l'arène. Guillaume le Conquérant écarta la peine de mort, mais la remplaça par des châtiments effroyables :
"Que personne ne soit mis à mort ou pendu, pour quelque faute que ce soit, mais qu'on lui arrache les yeux, les pieds, les mains et les organes sexuels, de manière qu'il ne reste plus au criminel que le tronc vivant en signe de sa trahison et de sa perversité".
En Angleterre, en 1305, le fameux Wallace fut traîné pour trahison, pendu pour félonie, étripé pour sacrilège, décapité comme hors la loi et finalement écartelé comme ennemi du peuple. Les quartiers du cadavre, de celui qui avait commis le crime de lèse majesté, furent enfin exposés au gibet.

LES CHRÉTIENS ET LA PEINE DE MORT

"Le monde entier est maintenu par le châtiment, car l'homme vertueux par nature est difficile à trouver… Toutes les castes seraient bouleversées, toutes les barrières seraient brisées, ce serait un soulèvement de tous les hommes si le châtiment disparaissait". (Texte du Lévitique XX15).
Des exécutions à caractère religieux condamnent le coupable sans versement direct de sang, mais en le confiant plutôt à la loi divine, par l'eau ou par le feu purificateur. Les Empereurs chrétiens, plus humains, suppriment la crucifixion en souvenir du supplice de Jésus, mais ils augmentent la liste des crimes passibles de la peine de mort avec l'adultère, la fausse monnaie ou la pédérastie. Les condamnés ne sont plus envoyés aux arènes mais dans les mines. À cette époque, le tristement célèbre "culleus" est remis au goût du jour, on arrache la langue des délateurs et le plomb en fusion est coulé dans la bouche des ravisseurs.
Les religieux utilisaient leur puissance en intervenant fréquemment pour commuer les peines suprêmes en réclusion à perpétuité. Ces interventions étaient si fréquentes, qu'elles ont pris le nom d'une véritable institution "L'intercessio"
Il voit le jour en 392, au moment de l'affaire des rebelles de Thessalonique exécutés par Théodore Le Grand. L'évêque de Milan ayant pris connaissance du massacre, s'élève contre l'Empereur et lui demande de faire pénitence de sa faute. Au Moyen-ge, la religion est très puissante et influe sur les esprits, sur les lois et sur les mœurs. Le droit d'asile aux délinquants qui se réfugient dans les églises date de cette époque. Les coupables cachés près des autels n'échapperont pas aux juges, mais ils seront protégés des sévices corporels.
L'église paraît se conformer aux préceptes du Christ, mais les textes de l'évangile restent ambigus. Dans le Sermon sur la montagne, il est recommandé aux Chrétiens, de s'abstenir de la vengeance, de ne pas résister à la violence et de ne pas juger ou condamner. Dans l'épître de Saint Paul, l'apôtre dit : "Que chacun soit soumis aux autorités supérieures et qu'il n'y a pas d'autre autorité qui ne vienne de Dieu"... Pourtant, plus loin, une précision est faite sur le pouvoir des Princes. "Ce n'est pas en vain qu'il porte le glaive, il est le ministre de Dieu pour exécuter sa vengeance contre ceux qui ont fait le mal"…
Saint Thomas d'Aquin, le grand théologien du Moyen-ge, affirmait : "il n'y a pas de place pour le châtiment dans la société spirituelle. Les clercs sont les Ministres de cette nouvelle société faite de mansuétude. Les peines sanglantes sont considérées d'ordre inférieur". Pourtant, les papes prescrivent toujours l'exécution des hérétiques et de ceux qui s'adonnent à la sorcellerie parce qu'ils mettent en danger leur religion.

UNE HÉCATOMBE

En 234 av. J.C.un souverain Chinois fait couper 100 000 têtes pour rétablir solidement son autorité et en Égypte, un Pharaon décide un jour de gracier tous les condamnés à mort ; leur nombre était si grand qu'on aurait pu peupler toute une ville nouvelle. En 1525, l'Europe tout entière connaît un désastre indescriptible. Pour essayer de rétablir l'ordre en France et à l'étranger, les dirigeants ont recours aux exécutions en masse. En deux ans, le Duc d'Albes fait exterminer 6000 rebelles aux Pays bas et en 1603, en Angleterre, les Tudor vont jusqu'à punir de mort les bigames.
La Révolution française de 1789 remet à l'ordre du jour le grave problème de la peine de mort. Aux débats ouvert le 30 mai 1791 par l'Assemblée Constituante, Robespierre demande son abolition en signant : "L'homme doit être pour l'homme un objet sacré. Quand la loi supprime une vie humaine, elle imite le meurtrier et les actes d'exécution qu'elle ordonne, ne sont que de lâches assassinats… Des crimes solennels".
Trois ans plus tard, pendant les six mois de la Terreur, Robespierre enverra 40 000 personnes à l'échafaud !…

LES ABOLITIONNISTES

La guerre? Un meurtre collectif légalisé. La peine capitale? Un meurtre individuel légalisé. Les grands auteurs et Les philosophes ont souvent pris parti pour l'abolition de la peine de mort.

"Il n'y a pas d'assassin qui ne puisse dire à ses juges : je ne crois pas à votre Dieu, ni à votre société dans lesquels je n'ai pas reçu ma part. Je regrette votre code et je vous récuse… J'ai tué un homme, c'est possible, j'étais en guerre avec lui comme je le suis avec vous… Vous avez la force, usez-en, mais pas d'hypocrisie, pas d'outrage"…(Proudhon - Théoricien socialiste 1809/1865)

"Tout jugement de valeur est fondé sur une connaissance fausse et illusoire des choses"... (Nietzsche - philosophe - 1844/1900)

"Tout ce qui s'insurge est déclaré fou ou affolé, empoisonné, emprisonné, mis en état de démence, contraint au suicide, paralysé"… (Artaud - écrivain - 1896/1948) C'est l'ensemble des gens qui, sous la face de la société, fit emprisonner Artaud pour l'empêcher de se révolter complètement.

"On comprendra un jour le sens de l'Art abstrait quand le visible se mettra franchement à lui ressembler"... (François Di Dio - écrivain)

"Je me révolte, donc nous sommes", les moralistes sont en puissance des flics - il est connu que le personnage de la Passion n'est pas le crucifié pour certains, mais Ponce Pilate - les morts qu'on tue pour des raisons de salubrité, ou d'autres moins avouables, ne versent positivement pas leur sang déjà sec ou réduit en poussière"... (Albert Camus - écrivain 1873/1960)

La tentation du glaive a continuellement hanté l'esprit des dirigeants des sociétés humaines. Face à l'individu, qui par ses actes a réfuté son appartenance au troupeau et en cela risque d'entrouvrir les barrières contenant le peuple, le pouvoir s'est servi du châtiment et de la peine capitale.
Devant la fragilité des faits, l'incertitude et la méconnaissance des phénomènes scientifiques qui ont fait d'un individu tranquille un criminel, les jurés, dont l'information est incomplète, agissent d'une façon, irréversible en donnant l'ordre d'exécution au bourreau ; véritable clé de voûte d'une société qui a montré définitivement son inefficacité. Certains sages essaient d'ouvrir la voie du pardon. Confucius pense que le meilleur moyen de gouverner les hommes est l'éducation "Aimez la vertu et le peuple sera vertueux". Platon évoque que "Punir par la vengeance est absurde, car on ne peut revenir sur le passé… Celui qui a souci de punir intelligemment ne frappe pas à cause du passé mais de l'avenir".
D'après la loi de Manu, le bourreau proviendrait de la dernière classe de la société et à Rome, il ne pouvait résider en ville. La justice suprême commençait déjà à avoir un peu honte d'elle-même.
C'est en France, sous Richelieu, que l'on voit arriver le premier opposant à la peine capitale. Il se nomme Domat, il est jurisconsulte et pour lui : "la peine de mort est impuissante à supprimer tous les crimes, pour la raison qu'elle n'atteint pas toutes les causes du crime". On commence à sentir l'obligation d'analyser tous les facteurs de la criminalité : les passions et les conditions sociales.
L'Impératrice Elizabeth de Russie fut la première reine à abolir la peine de mort : "le frein le plus puissant contre les délits n'est pas le terrible et rapide spectacle de la mort, mais le tableau hideux d'un homme privé de sa liberté".
En Europe, après avoir lu Beccaria, le célèbre criminaliste qui fut à l'origine de l'adoucissement du Droit pénal, le Grand Duc Léopold de Toscane abolie la peine capitale dans son pays.
Le philosophe d'Holbach, dans son "Système Social", note que le mal provient en réalité de l'organisation actuelle des sociétés qui réservent tous les biens à quelques privilégiés sans se soucier des pauvres. C'est l'annonce de l'école socialiste. La société prétend se protéger par la peine de mort, d'Holbach répond qu'aucune protection n'est due à une société qui s'est placée d'elle-même et qui demeure sciemment dans l'injustice.

LEXIQUE

(1) : recueil de lois en caractères cunéiformes codifiant la jurisprudence du temps du roi babylonien Hammourabi (vers 2000 av. J.C.)
(2) : civilisation de l'Asie mineure en Anatolie centrale (vers 2000 av. J.C.)
(3) : recueil de lois établit en Birmanie, puis utilisé en Inde. (1200)
(4) : peuple de l'ancien Mexique (1325/1520)