LES FORÇATS DE LA MER

A quelques encablures du port de pêche de Saint-Malo, il existe un petit musée extrêmement intéressant qui traite de l’histoire des Terre-Neuvas. Il a été créé en 2004, à l’initiative de l’association Mémoire et Patrimoine des Terre-Neuvas et avec l’aide de la ville. Seize guides, tous bénévoles et anciens Terre-Neuvas, animent avec passion des visites commentées
Le Président du Musée, Hyacinthe Chapron nous raconte.
« En mai 1953, à l’âge de 15 ans, j’ai embarqué comme mousse sur le chalutier « LE TEMERAIRE» et ce, pour une campagne de pêche de 6 mois en Norvège. Grâce au Gulf-Stream, les eaux ne sont pas si froides dans cette région qui frôle le Pole Nord et c’est là que les morues se trouvent, dans une mer entre 4 et 0°. Cette première expérience va m’ouvrir la passion et l’envie de repartir… Ce que je ferai pendant plus de 38 ans».

Ainsi, au fil des ans, notre homme aura parcouru toutes les zones de pêche à la morue. Du Spitzberg, au Groenland, en passant par le Labrador, l’Islande et la Norvège, Il gravit tous les échelons des métiers de la marine commerciale pour enfin prendre les commandes du chalutier  « le Pingouin » à 24 ans et devenir ainsi le plus jeune des capitaines au Long-cours. Il terminera sa carrière comme Officier de Port au Ministère de la Mer, en charge de la sécurité et de la régulation du trafic maritime.

En 1530, les navires qui partaient à la pêche à la morue à Terre-Neuve, ressemblaient à la caravelle de Christophe Colomb. La pêche ne se faisait qu’à la ligne et depuis le bastingage. Il faudra attendre les années 1900 pour que cette activité se pratique à l’extérieur du navire et à bord de doris. Les bateaux français en emportaient une quinzaine et sur chacune d’elles deux marins prenaient place.
Après une traversée qui pouvait durer plusieurs semaines, les hommes étaient chargés de capturer de grandes quantités de bulots qui allaient être utilisées comme appât. Ils plongeaient dans les flots la chaudrette (un petit filet en forme de nasse, dans lequel était placée de la viande de cheval) puis, la récolte faite, ils broyaient les coquilles des mollusques qui allaient leur servir de boette (appât).
A bord des doris, les pêcheurs accrochaient les bulots aux hameçons, à raison d’un hameçon toutes les brasses (1 brasse = 2m environ). La ligne pouvait ainsi mesurer jusqu’à 2km de long et être armée de plus de 2000 hameçons pour travailler par 50 à 100m de fond. Les hommes s’éloignaient souvent à plusieurs  km du bateau et le danger principal qui les guettait, était de se retrouver perdus dans le brouillard. Ils avaient bien une corne de brume pour se signaler, mais il arrivait fréquemment que des malheureux ne retrouvent jamais leur bateau.

Une doris pouvait rapporter plusieurs centaines de kg de poissons, qui, une fois déchargés étaient triés en fonction de la taille. Les plus petits spécimens étaient appelés « PAPILLONS», des poissons pesant moins d’un kg (ayant entre 3 et 4 ans), ensuite les « PETITS » de 1 à 2kg  et de 5 à 6 ans, enfin les « GROS », pesant plus de 2kg et pouvant atteindre 15 à 20 ans.
Sur le bateau, chaque marin avait sa spécialité. Le « piqueur » vidait et étripait les morues, le « décolleur » leur coupait la tête et récupérait tous les éléments intéressants (joues, cœur) car, comme le cochon, tout se mange dans la morue.

Enfin, le « trancheur » fendait la morue en deux pour en extirper l’arête dorsale  puis il donnait le poisson au mousse pour qu’il le nettoie et enlève toutes traces de sang. La cadence était infernale, ils devaient passer 600 morues à l’heure et tout se faisait dans un circuit permanent d’eau de mer, à température ambiante, c’est à dire 0 à 2°. Les poissons étaient ensuite envoyés dans la cale où les saleurs les recouvraient d’une quantité précise de sel (55%). Ni plus ni moins, sinon la chair abimée aurait rendue la morue invendable. Les pièces étaient ensuite empilées dans les cales jusqu’à ce que le bateau en soit plein.
Au bout de 5 mois de mer, le navire pouvait repartir avec 1000 à 1500 tonnes de poissons pour les livrer aux négociants de Bordeaux, Fécamp et bien sur, Saint-Malo.
Après la Deuxième guerre mondiale, dans les années 50, les voiliers sont peu à peu remplacés par des chalutiers à vapeur. Le « René Guillon » sera le dernier des voiliers Terre-neuvier à prendre la mer en 1951. Enfin, en 1992, le Canada fait un moratoire interdisant toutes pêches dans ses eaux territoriales ; la fin des grandes campagnes de pêche à la morue était annoncée.

Aujourd’hui, l’EMERAUDE est le seul bateau français autorisé à pratiquer la pêche à la morue, mais dans le Nord de l’Europe et avec un quota de pêche limité à 3000 tonnes annuel. C’est un chalutier congélateur aux normes totalement écologiques, qui fonctionne avec des carburants « propres » et sur lequel les poissons sont tétanisés, pour qu’on évite de leur infliger une souffrance inutile.
Aujourd’hui, à la retraite, Hyacinthe se consacre entièrement à ce lieu dédié à la mémoire des Terre-Neuvas et dont toute la collection ira rejoindre le futur MUSÉE DE L’HISTOIRE MARITIME de Saint-Malo en 2022.

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